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Zoom sur la photographie suisse

par Luc Debraine

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Niels Ackermann, Virginie Rebetez, Yann Gross, Anne Voeffray ; les livres de ces jeunes auteurs témoignent du dynamisme, quasi inégalé en Europe, d’une scène photographique helvète. Pour de solides et d’anciennes raisons.

Petit pays, grande photographie. Comparée à ses voisins, la Suisse fait preuve d’un étonnant dynamisme dans l’image fixe. Avec une reconnaissance égale ou supérieure à celle de l’Italie, l’Allemagne ou l’Autriche, les photographes suisses trustent les récompenses dans les concours, s’invitent à foison dans les festivals, investissent les musées, jouent des coudes dans les créneaux concurrentiels de la mode ou de la publicité. En mars dernier, exemple parmi d’autres, le jeune Lausannois de 28 ans, Romain Mader, raflait le prestigieux Paul Huf Award du musée Foam d’Amsterdam.

Par quel mystère? Une tradition tout d’abord. Peu après l’invention du médium au XIXe siècle, la Suisse s’est passionnée pour cette technique qui exige des qualités qui lui sont familières : la précision, la méticulosité, la ténacité. Mais aussi l’intérêt pour l’optique et la chimie, le goût du paysage, le monde du travail, bientôt l’imprimerie et le graphisme.

Au siècle suivant, des photographes alémaniques ont conjugué reportage, regard humaniste et exigence graphique. Parmi eux, les fameux trois « S » : Gotthard Schuh, Paul Senn et Hans Staub. Quant à Werner Bischof et à René Burri, ils ont grandement compté parmi les premiers membres de l’agence Magnum. Robert Frank, lui, exilé aux États-Unis, a conçu le livre de photographie le plus décisif de l’après-guerre : Les Américains, chez Delpire Éditeur.
Autant de photographes qui ont bénéficié d’une excellente formation.

La principale raison de l’énergie de la photo suisse, hier comme aujourd’hui, est la compétence des écoles spécialisées. En Suisse alémanique, mais surtout au bord du Léman, ce qui explique la surreprésentation actuelle des photographes romands sur les plans nationaux et internationaux. L’ECAL est une fabrique de talents, comme l’École de Vevey, créée en 1946, ainsi que le département arts visuels de la HEAD à Genève.
Cette production vive de photographies est soutenue par des organismes publics et privés. Elle s’appuie sur des institutions muséales reconnues, à commencer par le Musée de l’Élysée à Lausanne et le duo Fotomuseum-Fotostiftung de Winterthour. Elle profite également de la densité des éditeurs intéressés par la photographie. Une réalité d’autant plus décisive que le livre est désormais l’un des supports privilégiés de la nouvelle garde de créateurs.

Ces ouvrages au statut variant entre l’édition modeste et l’œuvre revendiquée sont publiés à 50, 500 ou 5’000 exemplaires et payés ou non par financements participatifs. Mieux : à la différence de l’exposition, le livre permet de pousser à bout un propos personnel en offrant au photographe-artiste une latitude de choix : mise en page, dialogue texte-image, procédés d’impression, formats, choix de papier. L’ouvrage photo possède dorénavant ses circuits de distribution, ses concours, ses bourses à la création.

Il autorise toutes les audaces conceptuelles. Comme le récent Out of the Blue de Virginie Rebetez chez Meta/Books, télescopage d’enquêtes quasi « forensiques » et d’interventions plastiques à partir de la disparition d’une Américaine de 19 ans. Ou Le livre de la jungle de Yann Gross chez Actes Sud, qui conjugue recherche visuelle en Amazonie, errance et expression artistique. Entre ambition conceptuelle et quête identitaire, l’ouvrage d’Anne Voeffray Magma  chez BSN Press témoigne aussi de ce jusqu’au-boutisme encouragé par l’édition, ici dans le registre de l’autoportrait.

C’est à un autre portrait, sculpté et reproduit en masse, que nous invite le Genevois Niels Ackermann, aujourd’hui installé à Kiev. Le photographe de l’agence Lundi13, aidé par le journaliste Sébastien Gobert, s’est lancé à la recherche des effigies déboulonnées de Lénine en Ukraine après la chute du Mur. Il y en avait 5’500 dans ce pays indépendant depuis 1991. Les statues sont désormais détruites, décapitées, détournées en Dark Vador, cachées dans des entrepôts, reléguées dans des réserves de musées, jetées dans des décharges, planquées chez des collectionneurs.

Déjà auteur de l’impressionnant L’Ange blanc chez Noir sur Blanc consacré à la jeunesse de la ville de Slavoutytch proche de Tchernobyl, Niels Ackermann était à Kiev le 8 décembre 2013 lors d’une manifestation europhile. Des Ukrainiens ont alors abattu une statue de Lénine qui trônait dans le square Bessarabska. Puis la statue a disparu. Le jeune photographe s’est demandé où elle avait été emmenée avant de se poser la même question pour les 5’499 effigies restantes.

La traque a duré trois ans, dans toute l’Ukraine. Un voyage de 9’000 km ponctué d’images dont la tonalité mêle ironie, absurde, tendresse, iconoclasme et nostalgie. Un fascinant portrait à la mesure d’un pays lesté par le plomb de son passé, mais porté par l’espoir d’un avenir meilleur. Looking for Lenin à paraître au mois de juin chez Noir sur Blanc : à coup sûr, l’un des livres de photographie – et quelles photographies – de l’année 2017! En Suisse comme ailleurs.


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